Phineas Gage : l’homme qui a pris l’expression « ça me retourne le cerveau » un peu trop au sérieux

Voici Phineas Gage : 25 ans, contremaître de chemin de fer, bosseur, fiable… et bientôt le gars qui, sans le vouloir, a spoilé tout le champ des neurosciences.

Le jour où Cavendish a explosé

13 septembre 1848, Cavendish, Vermont. Gage et son équipe percent la roche pour poser les rails. Routine : forage, poudre, barre à mine. Mais là – étincelle. BOUM. La barre traverse sa joue, ressort par le haut du crâne… et entre directement dans l’histoire de la médecine.

N’importe qui d’autre ? Mort. Phineas ? Il se relève, crache un peu de sang, retourne à l’hôtel en charrette à bœufs et accueille le médecin en lui sortant :

« Docteur, voilà du boulot pour vous. »

Perdre un bout de cerveau et réussir quand même une punchline ? Respect.

Figure 1: Illustration de l’article de Bigelow “Dr. Harlow’s case of recovery from the passage of an iron bar through the head”. Am J Med Sci. 20:13-22 (1850)

Dr Harlow : l’homme, le mythe, le carnet de notes

Entre en scène le Dr John Martyn Harlow. Médecin local, plombier cérébral à mi-temps, preneur de notes à plein temps. Première mission : arrêter l’hémorragie, retirer les morceaux d’os, et gérer le fait qu’un bout de cerveau de Gage est désormais engrais pour les champs du Vermont. Deuxième mission : éviter l’infection – sans antibiotiques.

Résultat : il arrête le sang, enlève les débris, combat l’infection avec les « médicaments » du XIXe siècle (indice : chlorure mercurique + rhubarbe = empoisonner son patient avec des légumes)… et sauve carrément la vie de Gage.

Mais le vrai superpouvoir de Harlow ? La paperasse. Il note tout : la plaie, la guérison, le fait que Gage marche, parle et râle alors qu’il vient de devenir une licorne médicale. Sans ses carnets, Gage aurait fini en anecdote de bistrot. Avec, il est devenu la vitrine des neurosciences.

Figure 2: Gage prenant la pose avec sa fameuse barre de fer, parce qu’après tout… pourquoi pas ? Du « Gage family of Texas photo collection ».

« Ce n’est plus Gage »

La suite : physiquement, ça va (bon, avaugle à gauche, mais vivant). Côté cognitif : correct. Mais niveau caractère ? Catastrophe. L’ancien chef d’équipe sérieux et sympa devient colérique, grossier, ingérable. Ses amis : « Gage n’est plus Gage. »

Traduction : quand tu perds ton cortex préfrontal, tu perds aussi la petite voix intérieure qui dit « évite d’insulter ton patron devant tout le monde ».

Bigelow, Ferrier et l’affaire de la personnalité disparue

Harlow, dans ses premiers rapports, ne parle pas des changements de personnalité. Pourquoi ? Peut-être que la bonne société victorienne n’était pas prête à lire : « Mon patient a survécu mais est devenu Deadpool, sans l’humour. » Alors d’autres médecins interviennent. Comme Dr Henry Bigelow (un professeur de Harvard), qui examine Gage en 1850 et conclut : « Oui, il lui manque un bout de cerveau, mais il va très bien. Circulez. » Conclusion : les lobes frontaux ne servent à rien, c’est juste le grenier du crâne.

Puis arrive David Ferrier, neurologue des années 1870, fan d’expériences sur les singes. Au début, il est d’accord : Gage prouve que les lobes frontaux ne servent à rien. Jusqu’à ce qu’il lise enfin le rapport complet de Harlow (1868), où les changements de personnalité apparaissent clairement. Et là, Ferrier fait machine arrière : « Ah en fait… les lobes frontaux, c’est là où vit la personnalité. » Rétropédalage académique spectaculaire.

Figure 3: Bigelow conclut : “Pas de cerveau, pas de problème.”, drawing by Karen

De Cavendish à la psychochirurgie

Le pire ? L’histoire ne s’est pas arrêtée aux théories.

Avançons dans les années 1890, en Suisse : le chirurgien Burckhardt se dit « Si abîmer les lobes frontaux change la personnalité, je pourrais le faire exprès pour soigner les malades mentaux. »

Et voici les années 1930, à Portugal : Egas Moniz transforme l’idée en lobotomie frontale… et rafle un Prix Nobel.

Oui, tu as bien lu : un accident de chantier avec une barre de fer a indirectement inspiré des décennies de « traitements » qui font aujourd’hui dire à la médecine moderne : « Wow, ça a dégénéré vite. » Heureusement, la lobotomie pour les troubles mentaux est aujourd’hui au placard, remplacée par des médocs nettement plus safe.

Et Gage dans tout ça ?

Après l’accident, il enchaîne les boulots, conduit même des diligences au Chili (parce que, évidemment, confier six chevaux et des passagers à un gars à moitié défrontalisé, c’est logique). Finalement, des crises d’épilepsie l’emportent en 1860, 12 and après l’accident.

Des années plus tard, sa famille fait exhumer son crâne et l’offre à Harlow. Aujourd’hui, le crâne et la fameuse barre à fer sont exposés au Warren Anatomical Museum de Harvard. Grâce à Harlow, Gage n’est pas qu’une légende : il est une étude de cas.

La leçon

Qu’est-ce que Phineas Gage nous a appris ? Trois choses :

  1. Le lobe frontal, c’est le service RH du cerveau. Le perdre, c’est perdre ton filtre social.
  2. La paperasse, c’est vital. Sans les notes de Harlow, Gage serait juste un mème médical.
  3. La science prend des détours : de « les lobes frontaux ne servent à rien » à « ils gèrent la personnalité » à « et si on guérissait la maladie mentale avec un pic à glace ? » et finalement jusqu’à la neuropsychologie moderne.

Phineas n’avait pas prévu de devenir la rockstar des neurosciences. Mais grâce à un médecin têtu et une barre de fer de presque un mètre, il est passé du rail au cerveau – et a littéralement ouvert la boîte noire de l’esprit.

Références

Bigelow HJ. Dr. Harlow’s case of recovery from the passage of an iron bar through the head. Am J Med Sci. 20:13-22 (1850). https://collections.countway.harvard.edu/onview/files/original/fc61f61c95e9f2d82160a86b1f168664.pdf

Filho RVT. Phineas Gage’s great lecacy. Dement Neuropsychol 14(4) : 419-421 (2020). Doi : 10.1590/1980-57642020dn14-040013

Garcìa-Molina A. Phineas Gage and the enigma of the prefrontal cortex. Neurologia 27(6): 370-375 (2012).

Haas LF. Phineas Gage and the science of brain localisation. Journal of Neurology, Neurosurgery, and Psychiatry 71(6):761 (2001). Doi: 10.1136/jnnp.71.6.761

Harlow JM. Passage of an iron rod through the head. Boston Medical and Surgical Journal. 39:389-393 (1848). Doi: 10.1056/NEJM184812130392001

Harlow JM. Recovery from the passage of an iron bar through the head. Publications of the Massachussets Medical Society. 2:327—47 (1868) http://resource.nlm.nih.gov/66210360R

Sevmez F, Adanir SS, Ince R. Legendary name of Neuroscience: Phineas Gage (1823-1860). Child’s Nervous System 38: 855-856 (2022). Doi: 10.1007/s00381-020-04595-6

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